Embarracismes

Kossi-Komla-Ebri

Embarracismes

 

Préface

Tout noir qui vit en Italie possède son riche répertoire d’ « embarracismes ». Cet heureux néologisme, inventé par Kossi Komla-Ebri, dépeint les situations qui ne rentrent pas dans les cas de discrimination cruelle, violente ou du moins intentionnelle mais sont des épisodes de racisme de petit calibre qui surviennent sans que leur auteur ne s’en rende vraiment compte.

L’embarracisme, comme une gaffe indécente, crée un malaise. Comme un lapsus freudien, il dévoile des jugements et des préjugés refoulés. Si chacun de ces épisodes n’est pas grave en soi, les embarracismes blessent leurs victimes, parce qu’ils sont quotidiens et parce qu’ils illustrent une mentalité répandue peuplée de stéréotypes.

Comment la dépasser ? Le premier pas pour vaincre les préjugés est de savoir les reconnaître. Il faut avouer que chacun de nous en possède plusieurs, il va donc falloir apprendre à les voir et être ensuite disposés à les reconsidérer, en élargissant nos connaissances et en les confrontant avec la réalité des faits.

Ce recueil d’anecdotes amusantes, amères et foudroyantes nous aide à démasquer l’ethnocentrisme et les stéréotypes avec ironie, une arme délicate mais efficace contre le racisme latent.

Le livre du médecin-écrivain italo-togolais nous rappelle que nous avons encore du chemin à faire pour construire une société et une citoyenneté vraiment inclusives vis-à-vis des minorités et des personnes d’origines différentes, mais nous devons également constater que les mentalités sont en train de changer et sont en partie déjà différentes. 

La société italienne est en rapide transformation: parmi les protagonistes des courtes histoires rassemblées par Kossi Komla-Ebri – outre les personnes encore déroutées par une Italie de plus en plus métissée – se trouvent beaucoup de couples mixtes, de familles adoptives, de groupes d’amis composés de personnes de nationalités différentes. Bref, il y a un Pays pour lequel, au niveau des liens sentimentaux et des relations civiles, la couleur de peau n’est qu’une question de mélanine. Un Pays où les différences de chaque membre sont un potentiel dont tirer profit.

Mme Cécile Kyenge
Ministre de l’intégration

 

 

Beau nègre, tu veux gagner 1 franc ?

Un jour, je sortais du supermarché avec ma femme, italienne. Nous avions déjà rempli deux chariots de courses. Après avoir chargé le tout dans le coffre, ma femme poussa vers moi les deux chariots pour que je récupère la pièce d’un franc.

Je commençais à m’éloigner avec mes chariots, quand j’entendis dans mon dos un « pssst ! », accompagné d’un claquement de doigts. Je me suis retourné et j’ai vu un homme d’une cinquantaine d’années me signifier par le mouvement de son index de m’approcher de lui alors qu'il dirigeait son chariot vers moi. Je l’ai regardé avec une expression que ma femme décrira plus tard comme chargée d’éclairs et de foudres. Mon regard a dû être très éloquent car je l’ai vu ramener vers lui son chariot et le pousser lui-même. Il est fort probable que, en voyant la couleur de ma peau et le geste de mon épouse me confiant les chariots, le sciur, le mac, ait fait l’addition: nègre + chariots= pauvre extra-communautaire qui peine à joindre les deux bouts. En revenant à la voiture, j’ai vu ma chérie qui connaît bien ma susceptibilité, se tordre de rire. Je me suis mis à rire, moi aussi. Maintenant, à chaque fois que nous allons faire les courses, elle pousse vers moi le chariot en clignant des yeux et avec une voix badine me dit :

  • Beau nègre, tu veux gagner 1 franc ?

 

Cours de géographie

Un jour je partais pour mon école de spécialisation en chirurgie par un train des Ferrovie Nord[1]. J’étais assis sur un de ces terribles fauteuils surchauffés pendant l’hiver, sur lesquels il fallait soulever de façon discrète une fesse après l’autre pour être un peu soulagé.

Normalement, les gens occupaient d’abord toutes les places disponibles et seulement quand ils n’avaient plus le choix venaient au fur et à mesure s’asseoir près de moi. Un jour, un monsieur d’environ soixante ans s’était assis en face de moi et puisque je le voyais déjà s’apprêter à tailler une bavette, je m’étais réfugié derrière mon bouquin pour échapper à l’habituel interrogatoire policier au tutoiement direct du genre : - D'où tu viens ? Qu'est-ce que tu fais ? T’es de quelle religion ?

Cette fois-ci, j’étais face à un « tailleur » coriace ; il commença par :

  • Hello ! Amérique ?
    Je répondis par un digne silence.
  • Toi comprendre italien ?
    Je fis un signe de tête distrait, mais sans réussir à le décourager.
  • Afrique ?
    Patient, je fis à nouveau un signe de tête et lui, prenant mon apparente résignation par un tacite consentement, continua dans son inquisition :
  • Toi, de quel pays Afrique venir ?
    J’entendis ma voix répondre :
  • Togo.
    Normalement à ce moment-là, certains disent : - Togo ? Oui, mais de quel pays ? Nation ? – ou alors ils cachent leur ignorance derrière un – Ah ! – d’appréciation, en pensant sûrement aux célèbres biscuits.

    Au fond ils ont raison : quelle réaction possible face à ce continent balkanisé avec tous ces petits Etats qui changent de nom au moindre éternuement d’un nouveau dictateur ?

    Entre temps, le visage de mon perspicace tortionnaire, après avoir plissé le front dans un pensif et intense silence, s’illumina d’un sourire de compassion et avec une infinie sagesse monta en chaire :
  • Ah Togo ! Dans ton dialecte peut être dire Togo, mais nous en italien dire Congo. Toi comprendre ? Congo !!
    Bien sûr que j’avais compris… et merci pour la leçon de géographie.

[1] Société des voies ferrées du Nord de l’Italie

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